Les dégoûtés et les dégoûtants – Chapitre 213 –Les chevaliers autoproclamés de la veuve et de l’orphelin
Ils arrivent toujours précédés par leur propre légende. Quelques prétendus « pourfendeurs » descendent sur la place publique, le regard grave, la cape flottante et l’indignation parfaitement repassée. Leur mission est immense : défendre la veuve, protéger l’orphelin, sauver la démocratie et, si possible, récupérer quelques applaudissements au passage.
Ils parlent au nom de tous. Surtout au nom de ceux qui ne leur ont rien demandé.
Avec une admirable constance, ils dénoncent les puissants, les privilégiés et les petits arrangements — à condition que ces arrangements ne soient pas les leurs. Car derrière leurs grandes déclarations sur les droits de chacun se cache parfois une règle beaucoup plus simple : chacun a des droits, mais eux seuls ont le droit de les interpréter.
Leur indignation fonctionne à sens unique. Elle s’allume comme un gyrophare lorsqu’un adversaire commet la moindre maladresse, puis s’éteint mystérieusement quand un proche fait exactement la même chose. À les entendre, la transparence est une vertu universelle ; à les observer, c’est surtout une lampe torche qu’ils braquent sur les autres en prenant soin de ne jamais éclairer leur propre arrière-boutique.
La recette secrète
Leur méthode est pourtant rudimentaire. On commence par une cause incontestable : la justice, la liberté, la protection des faibles. Qui oserait s’y opposer ? Ensuite, on ajoute une pincée de slogans, deux louches de posture morale et une bonne dose de soupçon. Enfin, on présente le tout comme une croisade désintéressée.
Le public applaudit. La cause est noble. Le chevalier est courageux. Et personne ne pense à demander qui tient la caisse, qui écrit les règles ou pourquoi les mêmes personnes ressortent toujours gagnantes de cette grande bataille pour l’intérêt général.
Car il ne faudrait surtout pas que l’on découvre les petites recettes secrètes : les réseaux soigneusement entretenus, les privilèges déguisés en principes, les indignations opportunément calibrées et les ennemis choisis avec la précision d’un service de communication. La veuve et l’orphelin peuvent bien attendre encore un peu ; l’essentiel est que le rideau reste tiré sur les coulisses.
L’ennemi idéal
Pour préserver leur réputation, rien de tel qu’une bonne attaque préventive. On accuse avant d’être interrogé, on moralise avant d’être examiné, on distribue les certificats de vertu avant que quelqu’un ne demande à voir les comptes.
Et si une voix s’élève pour poser une question gênante, elle devient immédiatement suspecte. Jalouse. Complotiste. Complice. Probablement ennemie de la veuve et de l’orphelin, tant qu’on y est.
Le procédé est pratique : celui qui réclame des explications est accusé de vouloir détruire la cause. Celui qui demande des preuves est soupçonné de protéger les coupables. Celui qui remarque une contradiction est prié de se taire au nom de l’urgence morale.
Ainsi, la défense des faibles devient un bouclier pour les forts — ceux qui maîtrisent le récit, distribuent les bons points et s’autoproclament arbitres de la vertu.
Vraiment pour les droits de chacun ?
Alors oui, peut-être combattent-ils pour les droits de chacun. Mais curieusement, « chacun » semble souvent désigner ceux qui les admirent, les financent, les suivent ou leur laissent la première place sur la photo.
Quant aux autres, ils devront patienter dans la file des opprimés, derrière les communicants, les donneurs de leçons et les spécialistes de l’indignation rentable.
La véritable défense des droits ne se mesure pas au volume des discours, mais à la capacité d’accepter les mêmes règles pour soi que pour les autres. Elle ne réclame pas l’immunité morale. Elle supporte les questions, la contradiction et la lumière.
Mais voilà : la lumière est une invention dangereuse. Elle éclaire la veuve, l’orphelin… et parfois le pourfendeur lui-même.
Et c’est précisément à ce moment-là que le grand défenseur des libertés découvre une curieuse préférence pour la discrétion.
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